Des lions et des gazelles
Scénarios/écriture par lolz, le jeudi 3 avril 2008 - #232 - rss
Une petite histoire, ou plutôt une petite partie d'une histoire. Mélange de souvenirs, à moi, à d'autres.
Des lions et des gazelles, version pdf (pour les amoureux du papier)
Le chauffeur du bus arrête son véhicule et se lève pour nous demander de sortir. Nous sommes à la frontière et le bus n'ira, comme convenu, pas plus loin; un autre bus nous attend de l'autre côté pour terminer notre voyage. Mais pour le moment, c'est à pied qu'il faut faire les deux ou trois kilomètres qui nous séparent de ce prochain bus. En sortant du véhicule climatisé, la chaleur africaine est étouffante. Je récupère mon sac et me mets à suivre les ordres des policiers, douaniers et autres personnes en uniformes. On commence par le poste de sortie; quelques tampons, un regard en coin, quelques ricanements et un geste du bras: "C'est par là". Ensuite, c'est une longue marche dans une sorte de no man's land, qui n'en est pas un d'ailleurs, hors de nos têtes d'occidentaux cartésiens. Une myriade de vendeurs essaient de nous vendre des bibelots inutiles en nous mettant en garde: la monnaie locale n'aura plus cours de l'autre côté. D'autres nous proposent de nous faire le change à un tarif "avantageux" vers la monnaie de l'autre côté, en partant de la monnaie locale ou du dollars. En marchant, j'entends venir de derrière moi "Hello, my friend". Machinalement, je me retourne, souris en refusant poliment de la main mais mon interlocuteur me fait vite comprendre qu'il ne s'adressait pas à moi, que je ne suis pas son ami et que je ferai même mieux de retourner chez moi. Instantanément, je ressens ce que peut ressentir un africain à qui un blanc dit ça chez nous; c'est effrayant. Le norvégien qui était à côté de moi dans le bus me dit que c'est le dernier moment pour faire demi tour, en ne plaisantant qu'à moitié. Je souris une fois encore. Nous voilà au poste d'entrée de notre pays de destination. La nervosité des gardes a augmenté par rapport à l'autre côté. Le nombre d'armes à feu par garde aussi. Nos deux passeports sont scrutés page par page puis on doit remplir un formulaire. Enfin, on doit le faire remplir car ce document doit être rempli en langue locale. Pays d'origine, nom, prénom, raison et durée du séjour... impossible de savoir si le garde écrit bien ce que nous lui disons en anglais, langue qu'il ne semble pas maîtriser au plus haut point. Au bout de quinze minutes, nous sommes passés. Nous reprenons un bus assez délabré et, bien entendu, sans climatisation.
Au bout de sept heures de route, nous sommes presque à destination. Un chauffeur nous attend à la gare routière pour nous emmener à notre lieu de résidence. Mais avant de partir, le chauffeur nous fait fermer les loquets des portières. Nous en saisirons le sens dans les embouteillages: de jeunes enfants essaient de vendre tout et n'importe quoi aux passagers des voitures arrêtées: balais, rasoir, radio FM, cacahuètes... Ils essaient alors d'ouvrir les portes. Si la portière s'ouvre, des adultes cachés à l'arrière des enfants bondissent. Je n'ai pas très envie de savoir ce qui peut se passer ensuite.
Cette petite auberge est tenue par un américain, au beau milieu de la ville qui compte près de cinq millions de personnes. Avant d'y accéder, il faut passer la "barrière": une porte métallique de deux mètres de haut, gardée par une demi douzaine de types armés de mitraillettes. Ce n'est qu'une fois dans la cour, la barrière refermée, qu'on peut ouvrir les portières. Ambiance. Le soir, souper sympa dans la pièce commune puis repos en chambre. La nôtre fait deux mètres par quatre avec deux lits superposés. Dehors, le bruit est incessant, de jour comme de nuit.
Le lendemain, nous faisons notre première virée en ville, de jour, accompagnés de deux locaux pour nous guider. Les rues sont pleines d'enfants, mais des enfants au regard soutenu et très dur. Les plus jeunes miment des combats dans des épaves de tanks ou de jeeps. Au fur et à mesure que nous remontons une rue importante, en direction d'un bidon-ville, les enfants sont de plus en plus âgés. Et de plus en plus armés. Je repère notamment un enfant, d'environ 12-13 ans, les yeux pleins de haine et de peur en même temps. Il a une mitrailleuse en bandoulière et arbore un t-shirt 'Mickey at the beach'. L'un de nos guides nous demande de ne pas les regarder et, surtout, de ne pas les fixer. J'en profite pour lui demander ce que font ces enfants dans les rue; pourquoi ne sont-ils pas à l'école? Mon interlocuteur sourit: il n'y a plus d'écoles ici depuis au moins deux ans. Soudain quelques-uns de ces enfants s'en prennent à un adulte, plutôt âgé. Il est roué de coups devant les yeux d'un petit garçon qui doit être son petit-fils. Je ne regarde pas plus la scène et nous pressons le pas.
Une fois à bonne distance, je reprends la discussion avec mon guide. Il nous raconte qu'il n'y a pas, dans cette guerre officiellement terminée depuis deux ans, deux camps qui s'affrontent, mais des dizaines. Chaque ethnie, chaque tribu, chaque quartier a été mis contre tous les autres par des intervenants étrangers, pour la plupart, maniant les guerres pour mieux trafiquer les armes, l'or et les pierre précieuses. Chaque habitant de la région, de part et d'autre de la frontière, a été, au moins une fois, au coeur de cette guerre. mon guide lui-même porte des cicatrices au bras et à la tempe.
Nous arrivons au début du bidon-ville et nos guides doivent user de diplomatie pour nous permettre d'entrer. Nous sommes néanmoins fouillés, personne ici ne voulant de blancs avec une caméra, un appareil photos ou un enregistreur. Derrière les gens qui nous fouillent, une femme pleure, seule, assise par-terre. Il n'y a plus de voitures pourries comme dans le reste de la ville, ni de vélos. Ici, il n'y a que des pick-ups, toujours pleinement chargés de miliciens. Nous sommes ici car mon compagnon norvégien doit faire un état des lieux pour une improbable conférence de paix qui pourrait avoir lieu dans l'année qui suit. Pendant qu'il recueille les témoignages, demandes, exigences, ainsi que quelques maigres concessions, je regarde machinalement autour de nous. Les maisons, les regards, les échoppes, les animaux. Mes yeux glissent rapidement sur tout ça en ne s'attardant jamais afin de ne pas donner l'impression de regarder, mais juste de voir. Certains des miliciens ont des uniformes dépareillés de la majorité. Peut-être volés à l'ennemi, à moins que ce ne soit simplement un combattant qui ait changé de camp. Certains ont même des habits communs dans les bruns 'sable', 'terre' et vert olive. Par exemple, l'un d'entre eux a une veste 'Camel Trophy'! Nous finissons par repartir au bout de trois heures. C'est presque rassurant de retrouver la tension, moins extrême, du centre-ville. Nous continuons plus loin encore car nos guides veulent nous montrer une autre réalité de cette ville.
Contrairement au bidon-ville, arrivés au port, nous croisons des blancs. Soldats de l'ONU, membres d'associations humanitaires, médecins, tous ont leurs quartiers généraux à proximité du port. Nous assistons d'ailleurs au débarquement de véhicules blancs de l'ONU, livrés sur de grandes barges zigzaguant entre des épaves rouillées. Impossible de savoir à quel usage et vers quelle destination ces véhicules sont destinés; les locaux n'en savent rien et les coopérants ne veulent rien dire. Même si l'ambiance est de loin plus sûre que dans le centre, on sent une attention jamais relâchée. Peut-être même avons-nous une impression de sécurité juste de par la présence d'occidentaux... Les soldats de l'ONU sont partout ici, le doigt sur la gâchette et le regard balayant systématiquement l'horizon. Ici, point de pick-up, mais des tanks blancs, des Mercedes noires et des 4x4 japonais tout neufs. Un petit coin d'occident dans une grande ville africaine. Enfin, ce qui frappe dans ce port, c'est les bateaux ou plutôt leur absence: pas le moindre bateau de pêche ou petite embarcation locale. À quelques mètres, une place couverte devait servir de marché, autrefois.
Le soir, nous mangeons à l'auberge, impossible de sortir de nuit en ville seuls et nos guides ne sont pas très chauds pour tenter l'expérience. Au milieu de l'afrique, une poignée d'européens mangent des mets américains préparés avec des ingrédients du cru: poulet, oeufs, riz et épices. Cela me rappelle mon premier voyage en afrique: safari dans les grands parcs, nuits sous la tente, guide/chauffeur et cuisinier personnels. Cuisinier qui ne faisait que des mets occidentaux, impossible de manger autre chose. Lorsque je lui avais demandé pourquoi, il m'avait répondu que les blancs n'aimaient pas la cuisine locale.
Le lendemain matin, levé avec le soleil, rapide déjeuner et départ. Comme je l'avais accompagné hier, Kjell vient avec moi aujourd'hui. Il profitera de l'arrêt pour rédiger un brouillon d'accord de cessez-le-feu. Fichu métier. La route est longue, mais très belle. La beauté de la savane n'a ici d'égal que la détresse de ses habitants, animaux y compris. Nous traversons des villages dont une seule maison semble tenir debout: la prison. Et toujours des gens avec des cicatrices, des béquilles de fortunes et des enfants aux yeux vides.
Lors d'un arrêt, nous voyons des masses de gens converger vers une sortie du village, rejoints par d'autres venant du village d'à-côté. Nous apprenons que c'est le "jour du marché". En fait de marché, c'est le jour où les avions de l'ONU larguent des vivres une fois par semaine. À une heure à pied du village, avec le risque, plus que réel, que des groupes armés soient sur place avant eux et monnaient l'aide internationale ou raflent le tout pour aller le revendre aux plus offrants.
Enfin, nous sommes au but de mon voyage, le dispensaire du village de Kigosho. Il n'y a ici que des femmes, entre 5 et 70 ans. Victimes de vols d'enfants et de viols, la plupart ont vu leur mari ou leur père se faire tuer devant elles. Myriam, l'infirmière qui avait été contactée, est là. Elle nous propose de faire le tour des cas. Nous commençons par une fille de 18 ans. Le visage plus que marqué par la vie, par sa vie: elle a 18 ans mais en paraît 35. Presque tous les habitants de son village ont été tués. Elle en a réchappé juste pour devenir esclave dans un campement de guerriers; elle y a passé près de deux ans. Les plissements de son front de s'effacent plus, quelque soit l'expression de son visage. Une larme reste immobile sur sa joue, sans couler. Elle a subi, ici, quatre interventions chirurgicales. Durant sa captivité, elle a accouché deux fois, dont un bébé est mort peu après. L'autre est toujours au campement; elle ne le reverra sans doute jamais.
Une autre femme, de 63 ans, raconte comment sa famille a été massacrée alors qu'elle devait préparer le repas pour les rebelles. Elle parle avec un grand détachement des faits qu'elle relate; Myriam nous explique que cette dame est arrivée il y a quelques semaines, très choquée, portée par d'autres gens. On se demande s'il faut se réjouir ou pas de cette faculté de recul sur de tels événements. La réponse vient de l'intéressée elle-même: elle nous dit qu'elle est morte ce jour-là elle aussi et que depuis, elle ne fait que chercher les autres membres morts de sa famille.
Ce que racontent ces femmes et ces très jeunes filles dépasse l'entendement; il faut parfois regarder ailleurs tant le récit est horrible. Je mesure combien est grand le fossé qui sépare les bonnes intentions de l'ONG pour laquelle je travaille et les gens ici, sur le terrain. On peut envoyer du riz, de l'eau, des véhicules, des moyens auxiliaires ou même des armes depuis l'occident; mais comment envoyer de l'espoir? Seuls, bien entendu, les gens sur place peuvent le faire, c'est pourquoi il faut les aider sur tous les fronts: économique, car faire vivre un tel dispensaire coûte de l'argent; logistique, car on est ici toujours en rupture de stock, que ce soit en médicaments, en matériel médical et chirurgical ou encore en vivres; enfin politique car la pression internationale, via les pressions des gouvernements, peut faire plier, parfois, les dirigeants locaux. Qui pour arrêter un chef rebelle, qui pour organiser de façon fonctionnelle une police, etc.
Nous n'avons pas le temps avec mon compagnon norvégien pour terminer cette digression car soudain des coups de feu retentissent. Quelques-uns d'abord, puis un silence durant lequel tout le monde rentre dans les bâtiments, puis des tirs plus soutenus. Impossible de dire si les tirs vont dans notre direction, mais Myriam nous dit que, normalement, le dispensaire n'est pas une cible. Elle nous apprend tout de même qu'à cinq reprises, des tirs sont arrivés sur les murs, internes et externes, du dispensaire.
Quelques pick-ups traversent le village à toute vitesse, chargés de guerriers tirant sans discontinuer avec leurs mitrailleuses. Puis à nouveau un étrange silence durant lequel seuls quelques téméraires osent aller dehors. Mais d'un coup la maison en face du dispensaire explose après un bref sifflement. Je ne sais pas s'il y avait des gens à l'intérieur; j'imagine que certains y sont entrés lorsque nous sommes entrés ici. Tout le monde se met à paniquer; Myriam nous explique qu'il s'agit de tirs de roquettes. Selon elle c'est très mauvais signe car normalement les miliciens du lieu n'ont pas de telles armes; ce peut donc être un autre groupe armé ou l'armée régulière. Trois hommes et un enfant, armés, entrent dans le dispensaire. Ils discutent rapidement avec le personnel puis tout le monde se lève et se met à courir dans la direction opposée à la rue d'où viennent les tirs. Le personnel remplit des sacs de matériel et de médicaments. Myriam nous explique en quelques mots qu'ils doivent quitter le dispensaire car le village pourrait bien devenir le centre d'une lutte d'ici peu. Nous les aidons à remplir des sacs de matériel de première urgence et nous partons avec des sacs, en compagnie de Myriam. Au bout de quelques minutes de course, qui m'ont paru fort longues, nous sommes hors du village, dans une petite forêt. La panique cède alors le pas à la résignation. Myriam nous dit que c'est la troisième fois qu'elle fait un tel voyage. Selon elle, il est probable qu'ils puissent retourner dans le dispensaire d'ici quatre ou cinq jours. Peut-être aura-t-il été pillé; peut-être pas.
Un autre groupe de personnes arrive dans la petite forêt; probablement venant d'un village voisin. Avec eux, deux casques bleus; des observateurs non-armés. L'un d'entre eux finit par réussir à contacter son quartier général et à donner leur position. Puis la nuit tombe, rapidement, comme d'habitude à cette latitude. On entend parfois des tirs, au loin, puis plus rien pour quelques minutes, puis des tirs à nouveau. Parfois on reconnaît le bruit d'une roquette. Je m'étonne moi-même de mon niveau de connaissance en armes, alors qu'il était à peu près nul encore ce matin!
Difficile de dormir, mais pas facile de rester éveillés dans de tels conditions. Chacun dort, se réveille et dort à nouveau. D'un coup, un bruit inhabituel s'approche alors qu'il fait encore presque nuit. Un vent fort fait danser le sable et les branches des arbres; c'est un hélicoptère blanc de l'ONU qui atterrit pour vernir chercher les deux observateurs. Comme nous sommes les deux seuls autres blancs sur place, l'un des observateurs nous demande si nous désirons, Kjell et moi, profiter du transport. Nous ne réfléchissons pas longtemps. Je promets à Myriam de revenir aussitôt que possible pendant que l'observateur discute avec le pilote. Ils nous font signe de monter dans l'hélicoptère; ce que nous faisons rapidement. On s'envole et je vois encore de l'amertume et de la résignation dans les yeux de nos camarades d'échappée.
Le pilote, comme les deux observateurs est sud-américain. Nous sortons notre meilleur espagnol pour le remercier. Il nous déposera au port.
lolz, jeudi 3 avril 2008, 00:28
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