Comment j’ai perdu la guerre

Voilà quelques années, l’armée suisse me demandait d’aller la voir pour quelques mois. Il s’en est suivi une aventure inouïe que je m’en vais vous narrer dare-dare. Attention, c’est long: asseyez-vous avec un pain au choc et un verre de lait!

Comme la grande majorité de mes concitoyens, c’est sans haine ni impatience que je rejoins le drapeau. Sans envie irrésistible de me faire réformer mais avec la ferme intention de tout mettre en oeuvre pour ne pas devoir grader. Je rejoins donc la caserne de Berne, en grosse Mercedes[1], résigné à attendre que ça passe et sachant bien qu’une telle expérience, quelle qu’elle soit, ne fera pas de moi un homme: ma mère s’en étant chargé près de 20 ans auparavant.

Le plus dur, durant les premières semaines, c’est pas tellement les exercices physiques[2], ni les ordres aboyés toutes les 20-30 minutes. Non, pour moi le plus pénible c’est de se lever avant 9 heures du matin! Déjà qu’à 20 par chambre, j’ai du mal à m’endormir, mais alors le réveil…

Au bout de quelques semaines, en pleine marche ‘des 25 kilomètres‘ dans le brouillard et en file indienne sur le bas-côté de l’autoroute[3], le bolet camarade qui est devant moi s’écrase à terre. Depuis le recrutement, ce nain camarade avait caché aux militaires qu’il avait un petit problème cardiaque! Alors, à trois, il a fallu le porter lui, son sac et son fusil[4]. Quelques jours plus tard, alors qu’il aurait du être viré, ce simplet camarade était rattaché à l’administration des locaux[5]! Mais pourquoi n’était-il pas parti? Les militaires étaient-ils à ce point méchants pour ne pas le laisser rentrer? Que nenni: ce crétin camarade avait demandé lui-même à ne pas être jeté. Pourquoi? C’est d’une façon on ne peut plus naturelle qu’il nous l’apprit un soir de sortie: dans son village il était plus ou moins fiancé à une jeune fille, laquelle lui avait promis son coeur[6] si, et seulement si, il finissait son armée! Voilà le genre de personnes qu’on peut rencontrer à l’armée. Certes ils ne sont pas tous comme ça, mais ça fait un choc tout de même. Camarade, si tu me lis, sache que le plus dur pour moi n’a pas été de porter ton fusil!

Voilà, le décor est planté, on va pouvoir passer au gros-oeuvre.

Encore quelques semaines plus tard, nous sommes en pleine forêt à alterner exercices de subordination et pauses clopes. Il fait beau, on a fait le matin des baisers à une tête de plastique et le soir doit être un soir de sortie, c’est à dire que j’accompagnerai une vingtaines de buveurs de bières au seul café du village où nous sommes stationnés. Mais soudain, dans un exercice digne de majorettes, arrive l’accident. Alignés dans le bois, nous devons prendre notre fusil posé à nos pieds et courir droit devant à chaque fois que notre officier beugle. Une sorte de ‘Jacques a dit‘ version fitness. Mais voilà que ma lenteur me rattrape, si j’ose dire: alors que le camarade à ma droite remonte déjà avec son fusil, je suis en train de descendre chercher le mien. D’où collision entre mon oeil droit et le canon du fusil du dit camarade. Poum.

Mon oeil saigne et notre lieutenant est contrarié: le jeune officier arriviste ne fait pas bon ménage avec l’imprévu. Il me demande donc d’aller m’asseoir au pied d’un arbre pendant quelques minutes, semblant me faire un cadeau gigantesque genre ‘au diable l’avarice‘. Aller s’asseoir au pied d’un arbre… alors que je saigne de l’oeil. Voilà une situation qui ne se trouve pas dans le manuel du petit roquet de base, il y apporta donc une réponse probablement donnée pour ‘tous les autres cas‘. Pauvre imbécile!

Il est difficile de mettre des mots sur les sentiments qui m’habitèrent alors auprès de mon arbre. Sentant le sang couler de mon oeil, je n’ai pas assez de force (ou peut-être suis-je momentanément paralysé) pour l’essuyer. Je fais naturellement deuil de mon oeil, m’inquiétant plutôt pour mon état de santé global. À l’époque, je suis passionné de vidéo; par un mécanisme cérébral inexplicable[7], je pense alors à ma caméra, fort peu prévue pour un oeil gauche. Les quelques minutes sous mon arbre (probablement 15) passent comme autant d’heures, surtout que le nabot a emmené tout le monde courir un peu plus loin: je n’entends plus personne.

Brusque retour sur terre lorsque j’entends vociférer ‘Recrue Zimmerli!!‘ à quelques mètres de moi. Instinctivement, je garde les yeux fermés et ne réponds rien. De toutes façons il me semble impossible de bouger quoi que ce soit. Ce coprophage est ensuite à quelques centimètres de moi et je sens sa mauvaise humeur se transformer en peur, une peur panique. Probablement pas pour moi, mais plutôt du blâme qu’il allait se prendre si jamais ça devrait faire l’objet d’un rapport… C’est vrai, ça a l’air un peu caricatural, mais il fait bel et bien partie de ces gens dont la carrière doit dépendre du fait qu’il aie pu écraser suffisamment de gens à l’armée; son futur employeur s’assure ainsi qu’il pourra en écraser plein à son service. Si notre armée ne fabrique pas des hommes, certains y voient une étape obligatoire pour s’élever. Notez qu’il partait de tellement bas…

Brusquement tout semble accélérer: j’entends une voiture s’arrêter à quelques mètres. Je comprends que c’est le capitaine qui est là, c’était la plus proche personne avec un véhicule. Les deux officiers me prennent alors pour me transporter dans la voiture. Le croirez-vous si je vous dis qu’ils m’ont éclaté la tête dans la portière? Qui pourrait penser que des gens comme ça pourraient nous être utiles en cas de conflit armé? J’ai connu des chats habités de plus d’intelligence que ça.

Une fois la voiture partie, je remarque que le capitaine appuie sur l’accélérateur d’autant plus que j’halète. À chaque respiration rauque, on doit gagner 10 ou 20 kilomètres/heure au compteur. Je me surprends à m’en amuser. On a du entrer en ville de Berne, sur le dernier bout d’autoroute, à 150-160km/h. Et on ne m’a pas attaché de ceinture de sécurité. Feriez-vous confiance à de tels zozos pour défendre la patrie? Défendre vos proches? Moi qui était plutôt neutre sur le sujet de l’armée, j’ai appris ce jour-là qu’il ne fallait pas attendre quoi que ce soit de bon de ces gens-là. En cas de guerre, je les imagine facilement à genoux sous une table, récitant ‘a peur, a peur!‘.

Une fois arrivé à l’hôpital[8] militaire, on me met dans une chambre après m’avoir vaguement nettoyé le visage et on me donne un formulaire jaune à remplir recto/verso. Ok, donc le manque de cerveau est général[9] ici. Un type qui saigne de l’oeil doit remplir tout seul un formulaire?!? La stupidité m’apparaît comme étant la plus prisée des valeurs de notre armée. Par chance, un autre type avec des béquilles et un plâtre se propose de m’aider à remplir ce putain de formulaire. Une fois fait, il faut encore presque supplier pour qu’on veuille bien me le prendre et s’occuper de mon cas.

On m’emmène enfin dans un lieu rempli de personnes réellement capables: l’hôpital civil de Berne. Là, je suis sur le billard en 5 minutes, on me fait une anesthésie locale et je discute en anglais avec le chirurgien pendant l’opération. Opération durant laquelle on me coud l’oeil en position ‘fermé‘. De retour chez les dingues militaires, on me parque dans une chambre avec 19 grippés, où l’on me donnera la même médication qu’eux pendant une semaine. Médication finalement bienvenue car j’attrape alors la grippe. Je ne m’étonne plus de l’absence de réflexion du personnel, probablement peu qualifié.

Au bout de la semaine, on me fait passer chez le capitaine chauffard qui me demande si je préfère partir et revenir terminer mon école de recrue plus tard ou si je désire rester malgré mon handicap. C’est la preuve ultime de l’imbécillité crasse de mes supérieurs: qui donc voudrait rester? Je sens de nouveau qu’on essaie de me forcer la décision pour éviter d’avoir à mettre une raison en bas d’une feuille. Qui plus est, je n’ai pas pu rentrer chez moi depuis l’accident: je n’hésite pas une seconde et, après une dernière tentative, il accepte ma décision. Encore une heure à chercher le sapin de noël type qui doit signer ma sortie et je suis en direction de la gare. J’ai vraiment l’impression de quitter un asile de débiles.

De retour à la vie civile, j’ai droit à quelques jours de congés puis je retourne à l’hôpital (le vrai). Là, on me rouvre l’oeil et, après quelques tests, on me donne des lunettes très spéciales. En effet, mon oeil droit ‘louche‘ pas mal vers la gauche, suite au choc. Ces lunettes, dont le verre gauche est neutre, ont à droite un verre ligné verticalement. Il s’agit en fait de facettes montrant les choses plus à droite qu’elles ne sont, afin de remettre l’oeil droit. Je vais devoir les porter plus de deux mois. C’est donc avec ces jolies lunettes que je reprends mon travail de vendeur. Si les gens ne font pas attention à vous, vous ignorent, je vous conseille de telles lunettes: plus personne ne manquera de vous regarder et, éventuellement, de se cacher pour rire ou de vous regarder avec pitié.

Six mois après l’accident, après trois séances à l’hôpital je retourne à la caserne, l’esprit contrarié. À l’entrée, je demande à subir un test de la vue, suite à mon accident. On me ramène à l’hôpital où je subit des examens déjà subits le mois précédent. Résultat des tests: l’oeil n’est pas encore réparé, je retourne donc chez moi non sans que l’on m’aie dit qu’on me rappellera dans six mois (après lesquels je serai encore renvoyé chez moi, définitivement cette fois-ci).

Dans l’intervalle, je suis allé trois fois à l’hôpital de Berne pour cette histoire, à mes frais. Je passe donc voir le chef de section [10] afin de lui demander comment me faire rembourser ces frais qui sont naturellement imputables à l’armée. Ce brave homme me donne la solution: mettre les billets dans une enveloppe avec un lettre d’explication, le tout envoyé à l’assurance militaire. Chouette, je vais récupérer mes sous[11]. Mais la logique militaire, on la retrouve ici aussi: au bout de trois semaines d’attente, au bout de trois coups de fil, j’apprends la mauvaise nouvelle. Non, là-bas, on a jamais reçu mes billets de train. C’est tout juste si leur service existe. C’est là que j’ai vraiment compris ce que voulait dire Terry Gilliam dans Brazil, ce type a du avoir à faire avec notre armée. Résultat donc, c’est moi qui paie le train pour aller me faire réparer l’oeil. J’ai alors crains, pendant quelques mois, que j’allais aussi recevoir la facture de l’opération médicale. Mais, comme je le disais plus haut, le personnel de l’hôpital civil a, lui, un cerveau et pas deux litres de flotte entre les oreilles…

Notes

[1] Les taxis de Berne sont tous de telles voitures.

[2] Malgré mon physique plus proche du noyé que du maître-nageur.

[3] Certainement une ‘épreuve‘ pour nous habituer au ‘danger‘.

[4] FAS-57, l ‘ancêtre était bien plus lourd que le modèle actuel.

[5] Il taillait les crayons et faisait briller les robinets des douches, en gros.

[6] Et plus, j’espère pour lui.

[7] Par moi en tout cas.

[8] Le terme est un peu fort, mettons dispensaire.

[9] Encore un bon mot, il faut que j’arrête!

[10] Le représentant de l’armée dans une commune.

[11] Je rappelle que j’avais alors 20 ans, c’est pas là qu’on est le plus riche.

A propos lolz

3 Commentaires

  1. Didier R · 21 novembre 2005

    Ouééé. J’adore déjà l’armée. /me va se faire engager pour le service civil (justifier d’un "conflit de conscience grave"[pas dur quand on lit ça…])!

    😀

  2. Alex · 9 août 2005

    Amusant mais en même temps plutôt effrayant. Heureusement, je n’ai pas connu la même armée que vous, bien que j’aie effectué mon service en Suisse.

    Salutations

    Alex

  3. flippy · 10 juin 2005

    Ca devrait pas me faire rire, parce que bon, c’est pas super drôle. Mais c’est un merveilleux exemple de la bêtise et de l’inefficacité crasse de notre belle armée. (Encore que maintenant, les petits gradés sont un peu moins arrivistes, vu que c’est de moins en moins bien vu dans les entreprises. C’est juste des gens qui savent qu’ils ne graderont jamais ailleurs qu’à l’armée. Du coup, ils ne sont pas plus malins que ceux d’avant)